Jean Collin - Octobre 2007.
Quelques semaines après l’arrivée du Tour de France 2007, il nous est apparu nécessaire de faire la radioscopie de l’épreuve, par l’examen de chacune de ses composantes.
On a dit ici ou là, que l’édition 2007 marquait la mort du Tour ; l’association Des Vélos et des Hommes, qui représente l’une des composantes de la course, le public, a souhaité revenir sur chacune d’entre elles et vérifier leur état de fonctionnement, les unes et les autres s’analysant comme des organes tous indispensables à la santé de cet être appelé Tour de France.
Nous avons retenu 9 éléments, dont l’existence —indispensable—, permet le déroulement du Tour, donc la vie.
Elle a d’abord montré sa volonté de combattre fermement le dopage, en faisant signer au départ de Londres, par les coureurs, une lettre dans laquelle ils prenaient l’engagement de ne pas se doper, sous peine de verser une année de leur salaire pour la lutte anti-dopage : 1er acte.
Mais très vite —2e acte—, les évènements ont montré que l’UCI faisait payer au Tour, le refus de ASO, son organisateur, de se soumettre à ses désidérata : ne se considérant pas liée au circuit « pro tour », mis en œuvre par l’UCI , ASO n’a pas invité l’une des équipes qualifiées pour ce circuit, l’équipe Unibet.com, sponsor suédois dont l’activité d’éditeur de paris sportifs sur internet, contrevient à la législation de plusieurs pays, dont la France.
L’UCI aurait dû, soit personnellement, soit par le biais de la fédération danoise, placée sous sa tutelle, interdire le départ du Tour au coureur danois Michaël Rasmussen, en application d’un article de son règlement, stipulant qu’un coureur ayant reçu dans les 45 jours, précédant le départ d’un Grand Tour, un avertissement pour s’être soustrait à un contrôle inopiné, ne peut prendre le départ de ce Grand Tour.
Or, ce n’est qu’au lendemain de la prise du maillot jaune par Rasmussen, que la Fédération danoise faisait savoir que ce coureur avait reçu de sa part deux avertissements, en 17 mois, pour avoir négligé de lui communiquer l’adresse de ses séjours d’entraînement, la privant de la possibilité de pratiquer un contrôle antidopage inopiné.
Cette information jetait le trouble auprès des médias et de certains coureurs et dirigeants ; elle stupéfiait le public, provoquait un climat délétère, et suscitait la colère des dirigeants du Tour, ces derniers demandant la démission des dirigeants de l’UCI, du Canadien Pat Mac Quaid, son président en premier lieu.
Ce dernier mettait à profit le mois de juillet pour des vacances en Irlande, ne se décidant à rendre visite au Tour de France qu’à l’avant-dernière étape, sans toutefois parvenir à nouer le moindre dialogue avec MM. Clerc et Prudhomme, dirigeants d’ASO.
Depuis une dizaine d’années, il vit une situation schizophrénique ; le Tour de France constitue une affaire financièrement rentable, dont les bénéfices comblent d’aise la société mère, le Groupe Amaury ; le Tour de France est aussi l’épreuve remportée par des tricheurs :
Pour se déculpabiliser d’avoir gagné beaucoup d’argent au moyen de courses finalement truquées, ASO a fait valoir tout le travail entrepris par elle, pour débarrasser le cyclisme du dopage.
ASO a rappelé avoir fait un grand ménage depuis 1998 : mise hors course de Festina en 1998, interdiction de Tour à Ullrich, Basso, Mancebo, en 2006, après que les noms de ceux-ci aient été cités par la police espagnole dans le dossier Puerto.
ASO n’a pas entendu les voix de ceux qui lui demandaient de ne pas laisser se disputer le Tour, avant qu’un assainissement du cyclisme ait été opéré ; l’organisateur a fait mine de se convaincre que les coureurs étaient devenus majoritairement propres et que la course serait disputée loyalement.
Ne se satisfaisant plus du serment « olympique » lu depuis plusieurs années, par le plus jeune coureur du Tour, il a fait signer par chacun des coureurs, la lettre de l’UCI obligeant chaque signataire à respecter la morale sportive, sous peine d’être astreint à verser une année de son salaire, en cas de faute avérée.
Et toujours conforté par sa conviction, ASO s’est enquis d’une tête d’affiche, car il fallait bien combler le vide laissé par les damnés du dossier Puerto ; l’organisateur a invité Vinokourov et son équipe Astana, alors pourtant que ce dernier, pour le moins mal à l’aise, avait jugé bon de libérer sa conscience, quelques jours seulement avant le départ du Tour 2007, en reconnaissant publiquement dans les colonnes de l’Équipe, continuer d’entretenir des relations avec le docteur Ferrari, l’apôtre de l’EPO, qu’Armstrong avait lui aussi consulté.
Le Tour 2007 a eu lieu et on sait ce qu’il est advenu : un maillot jaune suspecté, menteur et finalement chassé, 3 coureurs déclarés positifs durant les 3 semaines de course dont Vinokourov, un autre reconnu dopé après coup, Kaschechkin, lieutenant de Vinokourov, une suspicion tant à l’intérieur du peloton que de la part des spectateurs, un vainqueur à la probité incertaine.
Les organisateurs se sont estimés trahis par l’UCI qu’ils respectent en tant qu’institution, mais aussi qu’ils combattent, entretenant un conflit ouvert avec ses dirigeants. Ils ont dit que le moment était venu pour le Tour de faire sa « révolution », comme en 1930, quand Desgrange instaura les équipes nationales après le fiasco de 1929, dans laquelle les équipes de cycles s’étaient entendues et avaient imposé leur loi.
Ils veulent modifier la formule actuelle, en invitant les seules équipes leur apparaissant « morales » et en adjoignant à ces dernières de nouvelles entités, nationales ou régionales.
Ils clament haut et fort que le Tour doit être propre et Christian Prudhomme, jeune et nouveau Directeur de l’épreuve, affirme qu’il continuera de livrer un combat impitoyable contre les tricheurs ;
Mais le dopage est une maladie et il ne s’agit pas seulement de soigner les effets ; il faut aussi et surtout mettre tout en œuvre pour rechercher l’origine du fléau, et sur ce point les beaux discours ne suffisent pas, notamment lorsqu’ils occultent la part de responsabilité historique de l’organisateur dans le naufrage du Tour, par son aveuglement ou son silence devant la triste réalité.
Ils étaient 189 au départ de Londres, répartis dans 21 équipes, 18 faisant partie du circuit « protour » 2006, et 3 ayant été invitées, Astana, Agritubel et Barloworld.
La course s’est terminée le plus souvent en première semaine selon un scénario habituel : quelques coureurs restaient échappés pendant plusieurs dizaines de kilomètres, puis étaient rejoints par le peloton aux abords de l’arrivée, la victoire souriant à l’un des sprinters des équipes ayant travaillé à la jonction.
Dans les premiers jours, la course a parfois présenté les caractéristiques des Tours d’antan quant à la moyenne horaire ; ainsi le peloton a roulé à 30 à l’heure dans l’étape Waregem-Compiègne qui s’est terminée avec 1 h de retard sur l’horaire prévu. Mais que voulaient donc exprimer les coureurs : désorganiser la logistique d’ASO ? Perturber la programmation de France 2 ? Ou simplement redonner du pouvoir aux sportifs au détriment des nouveaux maquignons du sport ?
Avant d’attaquer les Alpes, le Tour a connu son premier drame avec la chute de Vinokourov dans la difficile étape d’Autun : les genoux profondément entaillés, Vino a terminé attardé et dû se faire poser plusieurs points de suture à l’hôpital.
Un jeune allemand de la T.mobile, Linus Gerdemann a gagné la première étape alpestre, au Grand Bornand, endossant le maillot jaune et affirmant son hostilité au dopage ; hélas, 48 heures plus tard, l’annonce qu’un autre jeune coureur de la même équipe allemande, Patrick Sinkewitz avait été déclaré positif, lors d’un contrôle pratiqué avant le départ du Tour, jetait la consternation et réintroduisait la suspicion.
Très rapidement, celle-ci fut alimentée par l’annonce faite par la Fédération danoise que Michaël Rasmussen, vainqueur à Tignes et maillot jaune depuis lors, s’était soustrait à 2 contrôles antidopage inopinés au cours des derniers mois ; encore maillot jaune à l’issue des Pyrénées où il a lâché tous ses adversaires, à l’exception d’Alberto Contador, et gagné au sommet de l’Aubisque, Rasmussen, dont les exploits n’ont pas convaincu la presse, a fini par être conspué par le public, avant d’être chassé du Tour, par son équipe, Rabobank, après avoir été convaincu de mensonge ( il ne cessait d’affirmer qu’il se trouvait en juin au Mexique, chez les parents de sa femme, alors qu’il a été vu au même moment, montant les cols des Dolomites italiennes, par un consultant de la RAI).
Rasmussen prenait la porte du Tour, 24 heures après Vinokourov, expulsé lors de la deuxième journée de repos, à Pau ; ce dernier venait de remporter en trichant 2 étapes, le contre la montre d’Albi, la seconde étape des Pyrénées, Foix-Loudenvielle ; il s’était fait transfuser du sang par un donneur compatible, cédant vraisemblablement à de bien fâcheuses habitudes, puisqu’il se trouvait très attardé au classement général et n’entretenait plus aucun espoir raisonnable pour la victoire finale ; cet épisode, mis en valeur par l’efficience du contrôle anti-dopage, a provoqué la colère de tous ceux —public, journalistes…—, qui s’étaient extasiés devant le courage du coureur kazakh, après sa chute dans l’étape morvandelle. Colère d’autant plus forte, que l’intéressé après s’être enfui par une porte dérobée, faisait savoir à qui voulait bien l’entendre, à l’instar de Landis en 2006, que son honnêteté ne pouvait être mise en doute !
Au classement final à Paris, on trouve 6 espagnols dans les 10 premiers, au premier rang desquels Alberto Contador, 24 ans, devançant de 23 secondes, l’australien Cadel Evans.
On s’est interrogé et on le fera certainement longtemps, sur la pertinence de la victoire du jeune espagnol ; on a fait remarquer que son premier mentor avait été Manolo Saiz, confondu par la police espagnole dans le dossier Puerto, que le nom de Contador avait été cité dans ce dossier ; on a constaté qu’il avait grimpé le Plateau de Beille dans le Tour 2007, aussi vite qu’Armstrong et Pantani jadis et qu’il avait terminé les derniers kilomètres d’ascension de Peyresourde, par une série de sprints destinés à tenter de lâcher Rasmussen.
Aux interrogations relatives à l’éthique, s’ajoutent celles touchant à la régularité de la course, marquée par les « exploits »d’un maillot jaune, Rasmussen et d’un « héros malheureux », Vinokourov ; le danois, qui n’aurait pas dû être présent sur le Tour, a privé l’australien Cadel Evans, du maillot jaune, après le contre la montre d’Albi ; il l’a aussi probablement privé de la victoire finale, si l’on admet que Contador, vainqueur à Paris avec 23 secondes d’avance sur Evans, a mis à profit son duel avec Rasmussen, pour creuser un écart encore plus important sur ses autres adversaires, en s’efforçant de distancer le coureur danois .
Le Tour, dit-on communément peut se perdre à tout moment, dans une étape de montagne, comme sur le plat, lorsque la course est dénuée de la moindre difficulté ; le Tour 2007 n’a pas échappé à la règle et le champion de France Christophe Moreau, brillant dans le Galibier, puis défaillant dans la seconde moitié du Tour, est fondé à se poser la question du bien-fondé de son retard de 3 minutes, dans l’étape Marseille-Montpellier, après que l’équipe Astana et son leader Vinokourov, banni pour faits avérés de tricherie, moins d’une semaine plus tard, se furent livrés à une étourdissante partie de manivelles, dans le but apparent d’affaiblir la position du coureur français, alors bien placé au classement général.
Sur le fond, et compte tenu des évènements précités, le Tour 2007, s’est apparenté plus au spectacle d’un mauvais feuilleton télévisuel en plusieurs épisodes, qu’à une compétition sportive.
La manifestation de « ras le bol », au départ de l’étape Orthez-Col d’Aubisque, se traduisant par le sit-in des coureurs des équipes françaises et allemandes, a exprimé la séparation du peloton en 2 camps : d’un côté les coureurs qui auraient décidé de rompre avec la culture du dopage et qui peuvent se trouver en porte-à-faux, dans la justification par ce moyen, de leurs médiocres performances sportives, de l’autre ceux qui ne seraient pas sortis de cette culture et parmi eux, selon toute vraisemblance, la plupart des représentants des équipes espagnoles.
Ce constat laisse clairement entendre que la course a été faussée, puisque les principaux protagonistes ou bien ont été pris en flagrant délit de tricherie(Vinokourov), ou bien ont fait l’objet d’une suspicion fondée sur des faits objectifs (Rasmussen).
Si les tricheurs convaincus ont dû se retirer de la course, ils n’ont pas, en partant, effacé les conséquences de leurs actes, quant aux préjudices causés aux autres coureurs : aux exemples précités relatifs à Moreau et Evans, on ajoutera les nombreuses situations de course qui n’auraient pas dû exister : que dire de l’offensive « gratuite »de Vinokourov, toujours lui, caracolant en tête de Peyresourde, avant de gagner l’étape, et obligeant ainsi les coureurs les moins valeureux à faire des efforts encore plus grands pour réduire les écarts ou tout simplement, arriver dans les délais ?
En définitive, le Tour 2007, comme les précédents depuis 1996, a, à la fois produit une course et des classements faussés, et engendré un vainqueur à l’honnêteté douteuse.
On notera toutefois que ce dernier a réalisé la moyenne horaire la moins forte de ces 10 dernières années, en raison surtout de la très faible vitesse constatée, comme on l’a vu plus haut, dans l’étape Waregem-Compiègne : en 2007, la moyenne horaire du vainqueur est de 39,223 km.
On a noté, en 2007 comme par le passé, des contradictions et ambigüités, quant à l’attitude de certains sponsors, au regard du dopage.
Certains ont décidé d’adopter une attitude résolument offensive, en exigeant des responsables de l’entité sportive, la mise en œuvre d’une politique de suivi médical et contrôles internes, d’éducation de l’éthique et de la morale sportive, et en introduisant une clause de retrait de partenariat, en cas de fraude commise par un coureur : c’est le cas de la Française des Jeux.
Les responsables de cette équipe, comme ceux de Bouygues Télécom, ont régulièrement affiché leur hostilité aux actes déloyaux du Tour 2007 ; ainsi, Jean-René Bernaudeau, manager de la structure, support de l’équipe Bouygues Télécom, s’exprimant dans l’Équipe, à propos de Rasmussen : « Un leader doit être exemplaire, sinon il n’a pas sa place à ce niveau ; nous ne sommes pas dans le même monde, eux plus ils sont en haut de l’affiche, moins ils semblent avoir de devoirs envers les autres. Moi, c’est tout le contraire que je préconise à mes coureurs ; je ne suis pas là pour faire du chiffre d’affaires comme ces gens-là. ».
Par « ces gens-là », Bernaudeau visait sans aucun doute, l’équipe néerlandaise Rabobank, à laquelle appartenait Rasmussen ; il stigmatisait non seulement, le comportement du coureur, mais aussi celui de son directeur sportif, qui visiblement ne s’était pas inquiété de l’absence de son leader lors de la préparation au Tour de l’équipe et l’avait sélectionné, sans s’inquiéter apparemment le moins du monde, de la manière dont il avait pu effectuer sa « préparation », il stigmatisait aussi les moyens employés par le sponsor, la banque Rabobank, qui a dépêché un avocat sur le Tour, pour assister Rasmussen dans ses causeries à la presse lors de journées de repos, et construire un argumentaire afin de défendre l’indéfendable, avant de céder devant l’évidence des faits ; il interpellait les dirigeants de la même banque qui avaient maintenu leur confiance à un responsable sportif incompétent.
Il faut espèrer que Rabobank, tirera à l’avenir, la leçon de ces évènements, à l’instar de T.mobile, filiale de Deutsche Telecom, qui après avoir licencié Jan Ullrich et entendu les aveux de ses autres anciens leaders, Riis, Zabel entre autres, a décidé, au lendemain du Tour 2007, la création d’un fonds anti-dopage, financé en partie par les membres de l’équipe, coureurs et dirigeants.
Le Tour 2007 restera aussi comme celui de la dernière année de compétition de l’entité sportive, à laquelle appartenait Lance Armstrong ; cette entité, dirigée par Johann Bruynel, n’a pu trouver une entreprise prenant la suite de Discovery Chanel qui cesse son partenariat fin 2007, alors pourtant que deux de ses coureurs sont sur le podium à Paris !
L’information a été analysée souvent comme étant une mauvaise nouvelle pour le cyclisme ; mais ne doit on pas plutôt s’interroger sur la capacité de J. Bruynel à convaincre les chefs d’entreprise pressentis, que l’équipe devant arborer leurs couleurs, sera bien porteuse de valeurs d’honnêteté et d’éthique ?
Patrons des diverses équipes, ils sont recrutés soit par l’autodésignation, après avoir eux-mêmes démarché un sponsor pour la structure constituant le support de leur équipe, soit par le biais des relations ou recommandations.
Aucun diplôme n’est exigé pour devenir directeur sportif, l’exercice du métier de coureur cycliste étant dans la quasi-totalité des cas, nécessaire et suffisant.
Le Tour 2007, comme ses devanciers, a pâti de cette situation ; bien des directeurs sportifs ont baigné dans la culture du dopage et, tel Bjarne Riis, patron de l’équipe CSC, n’ont fait que fermer les yeux devant les pratiques de leur leader, comme Basso il y a 2 ans, identiques à ce qu’ils faisaient eux-mêmes, du temps où ils étaient en activité.
C’est pour s’opposer à ces comportements que les responsables des équipes françaises et allemandes se sont regroupés en créant le « Mouvement pour un cyclisme crédible », nouvelle entité regroupant coureurs et dirigeants se déclarant désormais conscients de ce que le public ne croit plus en l’intégrité de l’exploit sportif.
La familiarité du directeur sportif avec la culture du dopage, est très clairement exprimée dans l’attitude des responsables sportifs de l’équipe Rabobank, ainsi qu’on l’a vu plus haut.
Il n’est pas acceptable d’entendre un manager ou responsable d’une équipe cycliste, affirmer haut et fort, qu’il n’est pas responsable de la situation résultant d’une fraude sportive ; ce fut dans le Tour 2007, le cas de Marc Biver, manager de l’équipe Astana, déclarant à la presse qu’il ne pouvait se faire obéir par Vinokourov et Kashechkin, qui, protégés du ministre de la défense du Kazakhstan, Danyal Akhmetov, ne rendaient de compte, selon Biver, qu’à ce dernier. On a pu constater, en effet, que Biver, ne s’était pas privé de sa part de louanges publics, lors des « exploits » de Vinokourov, venant après ses étapes de malchance.
Tout au contraire, un manager ou directeur sportif, doit revendiquer toute sa responsabilité, en endossant les lauriers et en assumant le déshonneur : on retiendra, à cet égard, le sens des responsabilités, dont a fait preuve, Eric Boyer, manager de l’équipe Cofidis, après l’annonce du contrôle positif à la testostérone, de l’un de ses coureurs, l’italien Christian Moreni ; dans l’Équipe du 5 août 2007, Boyer déclarait : « J’ai fait le constat qu’on peut mettre en place des mesures très lourdes, sévères, très chères aussi et passer à côté quand même… », ajoutant : « Les dirigeants d’équipe ont aussi une part de responsabilité quand un problème arrive. On ne doit pas laisser le coureur se retrancher derrière un vice de forme, derrière la difficulté à prouver qu’il y a faute ».
Ces propos font honneur à celui qui les a tenus ; il y a fort à parier que le Tour n’aurait pas présenté le même caractère délétère, si l’ensemble des autres managers ou directeurs sportifs, avaient partagé ce sens de la responsabilité !
Il a continué de sévir, même s’il est permis désormais de penser qu’une partie des coureurs (majoritaire, minoritaire ?) n’y a —peut-être— plus recours.
On a identifié, comme par le passé, 2 types de dopage :
Et on a vu aussi, à travers le cas de l’équipe Astana, que certains coureurs tels Vinokourov et Kashechkin, pouvaient fort bien s’affranchir de toute discipline, en continuant de recourir à des pratiques illicites, vraisemblablement associées à des habitudes anciennes, avec l’espoir que ces dernières ne soient pas découvertes lors des contrôles.
Il faut qu’à l’avenir, le coureur fraudeur, ne puisse plus nourrir l’espoir que sa turpitude traverse les mailles du filet.
Et le Tour de France 2007, comme son devancier, le Tour 2006, restera aussi dans les mémoires, comme celui où la justice sportive a redressé la tête, à l’encontre des propos officiels de jadis proclamant qu’aucun contrôle positif n’avait été enregistré au cours des 3 semaines de course.
Le démasquage de Landis en 2006, puis celui de Vinokourov dans le Tour 2007, ont été l’œuvre du Laboratoire national de dépistage du dopage de Châtenay-Malabry ; ce laboratoire, sous la responsabilité de scientifiques, le professeur Jacques de Ceaurriz, assisté de Françoise Lasne, a détecté la transfusion sanguine homologue pratiquée par Vinokourov.
Son importance va crescendo, puisque ses responsables affirment qu’il peut désormais déceler l’EPO, les corticoïdes, les bêtabloquants ou les agents masquants ; en revanche, et toujours selon les responsables du Laboratoire, l’autotransfusion —à laquelle Vinokourov n’a pas souhaité se livrer durant le dernier Tour, craignant vraisemblablement des regards indiscrets—, demeurerait encore indétectable aujourd’hui.
On peut toujours craindre que d’autres procédés, utilisés éventuellement durant le Tour 2007, n’aient pu être décelés par les techniciens de Châtenay-Malabry : l’EPO de synthèse, l’hormone de croissance, et peut-être déjà le dopage génétique font ou risquent de faire un jour, partie de la panoplie des tricheurs.
Mais Jacques de Ceaurriz et d’autres chercheurs dans le monde, se sont attelés à un formidable travail, dont les résultats pourraient, dans un avenir espérons le proche, confondre les candidats à la fraude.
Ils ont joué un rôle très important et ont constitué une véritable caisse de résonance, tant avant le Tour que pendant l’épreuve.
Avant le Tour, la presse française, Le Monde notamment, a relayé la position de ceux comme Des Vélos et des Hommes, demandant que le Tour ne soit plus couru, tant que la situation n’aurait pas été assainie par la disparition des pratiques de dopage.
Un journal allemand, le Berliner Zeitung a informé ses lecteurs, la veille du départ de Londres, qu’il renonçait à rendre compte du Tour de France comme épreuve sportive et allait se concentrer sur les rapports entre « le cyclisme, le dopage et le crime organisé ».
Les chaînes de télévision allemande, ARD et ZDF, qui avaient envisagé avant le départ de ne pas retransmettre la course, ont cessé effectivement toute retransmission de celle-ci, après l’annonce dans les Alpes, de la positivité d’un coureur de T.mobile, le jeune allemand Patrick Sinkewitz, suite aux résultats d’un contrôle pratiqué au début du mois de juin sur ce dernier.
Le journal Libération a cessé de publier les classements, après les étapes des Pyrénées.
Tous les journaux français, l’Équipe en tête, ont largement fait part de leur scepticisme quant à la valeur réelle des performances de Rasmussen ; faisant appel à un spécialiste de la performance en cyclisme, Frédéric Grappe, l’Équipe a relaté l’opinion de ce dernier après les deux premières étapes pyrénéennes : « sur le contre la montre d’Albi, Rasmussen n’était pas fixe sur son vélo ; il bougeait dans tous les sens… C’est comme s’il était dans la peau d’un autre et qu’il ne contrôlait pas les manettes… ».
Le Tour 2007 est le 1er Tour de l’histoire de l’épreuve, dans lequel le vainqueur officiel (le Tour 2006 n’ayant toujours pas, plus d’un an après son arrivée, de vainqueur) n’a pas été célébré par les médias pour la valeur de ses performances ; citant toujours Frédéric Grappe, l’Équipe écrit : « Contador est sur une autre planète ; lui et Rasmussen ont battu de 1 min 30 le temps d’Armstrong réalisé en 2004 sur l’ascension du Plateau de Beille. Mais là où Armstrong avait produit une seule accélération et maintenu ensuite son effort à une certaine vitesse, les deux ont procédé par accélérations successives, ce qui est beaucoup plus coûteux en énergie et en temps. Cela démontre une fois de plus, l’absence de fatigue après une heure de vélo. »
La presse, la presse écrite notamment, a fait son travail : elle a cherché à informer aussi complètement que possible ses lecteurs qu’elle a également sondés ; deux sondages, l’un du Journal du Dimanche, réalisé avant que ne début l’affaire Rasmussen, l’autre de l’Équipe, ont démontré l’un et l’autre que les gens, à une large majorité, ne croyaient plus à l’intégrité des performances réalisées par les coureurs (voir ci-dessous).
La télévision, elle, a eu des comportements plus nuancés ; forte de son partenariat avec ASO, France Télévisions, qui paie pour retransmettre la course et met en œuvre une énorme machine à l’arrêt inconcevable, n’a pas toujours cherché à distinguer entre « spectacle » et « sport » ; on aurait aussi aimé que ses consultants, Laurent Fignon et Laurent Jalabert, par ailleurs fort pertinents quant à leurs explications sur la course, puissent s’exprimer plus clairement sur la problématique du dopage, à l’instar de Richard Virenque, consultant d’Eurosport qui, sur cette chaîne, fut amené à préciser comment le « système », l’avait à un moment donné conduit à se soumettre à une pharmacopée illicite, aux fins d’obtenir les résultats que son talent laissait entrevoir aux dirigeants de son équipe.
On aurait aussi préféré ne pas entendre les pauvres arguments de son directeur Daniel Bilalian, condamnant sans appel ses confrères allemands après leur décision d’arrêter la retransmission de la course, ou de son animateur Gérard Holz, tentant de trouver des excuses à Rasmussen, pour justifier l’injustifiable.
À noter que l’audience de France Télévisions, tout en étant en légère progression par rapport à 2006, n’a pas retrouvé son niveau de 2005 : 4,2 millions de téléspectateurs en moyenne en 2005 contre 3,6 millions en 2007 ; l’érosion a été encore plus sensible à l’étranger, notamment en Allemagne, après le retrait d’ARD et en Espagne où les 2 chaînes gratuites retransmettant la course (TVE1 et TVE2) ont comptabilisé 700 000 spectateurs de moins en moyenne que par le passé, et cela en dépit d’une remontée de l’écoute lors des étapes pyrénéennes .
L’État au plus haut niveau, s’est intéressé de près à la course ; pour la première fois dans l’histoire du Tour, un président de la République en exercice a même suivi une étape, depuis la voiture du directeur de course ; le mardi 17 juillet, lors de l’étape Val d’Isère-Briançon, Nicolas Sarkozy, passionné de cyclisme est venu sur le terrain, apporter au Tour son soutien, et ce dernier ne s’est pas démenti, après la visite présidentielle, lorsque la course, 10 jours avant son terme, a commencé d’être gangrenée par la fraude avérée et la suspicion.
La Ministre des Sports, Roselyne Bachelot, présente à l’arrivée aux Champs-Élysées, a tenu une réunion, dès le lendemain de l’arrivée, avec les responsables d’ASO, Patrice Clerc et Christian Prudhomme, le président de la Fédération français de cyclisme, Jean Pitallier et les représentants de l’Agence française de lutte contre le dopage.
Mme Bachelot veut renforcer la législation contre le dopage, au moyen de contrôles encore plus nombreux et d’actions des policiers et douaniers, coordonnées avec leurs homologues européens, pour le démantèlement des trafics.
A l’initiative de la Ministre, un sommet international concernant la lutte contre le dopage, se tiendra à Paris les 22 et 23 octobre 2007, en présence des présidents de l’UCI et de l’AMA, et des représentants des coureurs, des staffs d’équipes, des sponsors, des principales fédérations cyclistes et des grands Tours (Vuelta, Giro, Tour).
On peut penser qu’il existe au plus haut niveau de L’État, une ferme volonté, pour que le Tour de France, dont la pérennité est menacée, tant par les dissensions existant entre l’UCI et ASO que par la déliquescence d’un sport miné par le dopage, continue d’exister et que tous les moyens, politiques, diplomatiques, juridiques, seront utilisés à cet effet.
Il est venu nombreux, très nombreux, sur les routes ; le départ de Londres s’est effectué devant une foule énorme, heureuse de découvrir une part de France sur les bords de la Tamise.
Ce succès populaire contraste toutefois avec les révélations de deux sondages organisés durant le Tour 2007 : le 1er, réalisé par L’IFOP pour le Journal du dimanche, les 19 et 20 juillet, exprime qu’une large majorité des Français, ne croient pas à l’honnêteté des vainqueurs, qu’ils soient gagnants du Tour de France ou de toute autre course ; ils sont 78% à être dubitatifs, mais aussi un peu plus nombreux (80%), à prôner une lutte contre le dopage encore plus sévère et à exiger l’exclusion des tricheurs, même si ce sont les coureurs les plus en vue.
Le second sondage, réalisé par CSA pour l’Équipe, le 27 juillet, révèle une désaffection des Français pour le Tour de France : 46% déclarent ne pas s’intéresser au Tour (contre 40%, lors d’un sondage réalisé en septembre 2005). Toutefois, et c’est le point optimiste de l’enquête, ils ne sont plus que 38% à penser qu’une majorité des coureurs se dope (ils étaient 48% en septembre 2005).
Ce sondage met en évidence l’incrédulité des Français, quant à l’honnêteté du vainqueur du Tour : 49% d’entre eux estiment impossible que celui-ci ne soit pas dopé.
Ces résultats sont inquiétants pour l’avenir : il n’y a pas de course sans public, et ce dernier est venu nombreux sur le Tour 2007 ; mais il n’est pas dupe.
Le public admet de moins en moins qu’on ne le respecte pas et les cris d’hostilité, les huées à l’encontre de Rasmussen sur les pentes de l’Aubisque sont riches de signification ; ce ne sont pas les sifflets du spectateur de théâtre devant la médiocrité des acteurs de la pièce ; non, ce sont les manifestations de colère de personnes qui aiment le sport et le Tour de France, et jugent intolérable que ceux-ci continuent d’être bafoués.
L’existence et la survie du Tour ont été défendues sur les routes par des millions de gens qui, malgré leur scepticisme, leur incrédulité quant à l’honnêteté des protagonistes, n’ont pas hésité à se lever tôt le matin pour faire parfois des centaines de kilomètres, loin de chez eux, avant de rentrer fourbus à la maison ; l’organisateur, ASO, a raison de dire « merci au Public » dans une page publicitaire parue dans l’Équipe quelques jours après l’arrivée.
Mais les remerciements sont autant présents lors des soirées de fête, que dans les cérémonies funèbres et l’on pense à la chanson d’Aznavour : « ils sont venus, ils sont tous là… »
Cet examen des différents acteurs du Tour de France 2007 étant effectué, il nous faut maintenant répondre à la question : le Tour 2008 doit-il être couru ?
La réponse est négative, si le sport cycliste, demeure en 2008, dans l’état pitoyable dans lequel il s’est montré sur les routes de France en juillet 2007.
Les organisateurs ne peuvent plus continuer de présenter au public des robots et non des athlètes, des menteurs ou tricheurs et non des gentlemen.
Ils ont toutefois exprimé la volonté de mettre sur pied un Tour de France en 2008 et doivent en dévoiler le tracé et les modalités, le 25 octobre 2007.
Nous attendons des actes et non plus des discours.
Les organisateurs ont exprimé le désir de « faire péter le système », en invitant les équipes de leur choix ; alors chiche !
Nous ne demandons pas à ASO de jouer les Robespierre et de couper des têtes.
Des Vélos et des Hommes propose que soit créé, à l’initiative du ministère de la Santé, de la Jeunesse et des Sports, un Conseil supérieur du cyclisme professionnel, à l’instar de l’organisme existant dans l’audiovisuel depuis 25 ans.
Ce Conseil comprendrait un certain nombre de personnes (5 ou 7), ne détenant aucun intérêt, direct ou indirect dans le sport cycliste et choisies par la ministre, en raison de leurs connaissances notoires dans le domaine du sport et de leur compétence avérée dans la physiologie, la biomécanique, la médecine du sport…
S’agissant du Tour de France, ce Conseil disposerait de 2 attributions principales :
Ce Conseil examinerait aussi les dossiers des membres de l’encadrement (manager, directeurs sportifs…), auditionnerait le manager et le médecin responsable de chaque équipe, vérifierait l’organisation de l’équipe (fait elle l’objet d’une centralisation pour ce qui concerne l’entraînement, la vie en collectivité, les soins ?).
Le Conseil présenterait un rapport sur chaque dossier de candidature, rendrait un avis que ASO suivrait ou pas, assumant sa responsabilité par un choix final lui incombant librement.
Si ce système avait fonctionné au printemps 2007, ASO n’aurait certainement pas invité Astana ; elle aurait en effet vérifié que les résultats quant à la mesure des efforts de Vinokourov et Kashechkin sur la Vuelta 2007 dont ils ont été 1er et 2e, dénotaient des efforts prolongés surhumains, de la part de ces deux coureurs. On peut lire cette très intéressante remarque, dans le numéro d’après Tour de Vélo Magazine, lui-même filiale d’Amaury, comme ASO !
Si ce système avait fonctionné, ASO aurait pu enjoindre à Rabobank, d’organiser des sessions collectives de préparation pour ses coureurs et en toute hypothèse, se poser la question de la réelle compétence professionnelle, de cadres préparant leur équipe, sans la présence du leader, parti seul on ne sait où.
On a vu que ASO, par la voix de Patrice Clerc, avait l’intention d’inviter des équipes nationales ou régionales ; dans cette hypothèse, les mêmes modalités que précédemment devraient être mises en œuvre et l’entité ou les entités retenues, devraient présenter les mêmes garanties que les équipes liées à des sponsors.
Mais avant tout, ASO devrait être beaucoup plus « pointue » quant à un autre aspect, premier et fondamental, celui du tracé du Tour.
Nous pensons que les justifications à posteriori, du style : « nous vous présentons un parcours équilibré qui devrait nous valoir une course nerveuse et à suspens », ne sont plus de mise.
Il faut en finir avec le temps du secret, le temps où le tracé du Tour est effectué par des anonymes, compétents ou non, qui vont faire le travail, demandé par leur patron, ASO, en fonction d’éléments sportifs certes, mais aussi, et tellement souvent, extra-sportifs et financiers.
Le journaliste du Monde Guillaume Prébois, qui a fait à vélo, avec 24h d’avance sur les coureurs du Tour 2007, son « Autre Tour », estime qu’il n’y a pas lieu de diminuer la durée de l’épreuve et de la ramener de 3 à 2 semaines ; en revanche, il s’insurge contre les transferts, faisant remarquer que sa voiture suiveuse a accompli 7 000 km, soit le double du kilométrage officiel du Tour. Il écrit : « j’ai compris que ceux qui tracent les étapes ne sont jamais montés sur un vélo, ou qu’ils ne s’en souviennent pas ». ; il ajoute : « est il nécessaire de démolir un coureur en 3e semaine de course en lui infligeant 220 km dans les Pyrénées ? Ne peut-il pas y avoir un classement après 180 km ? » ; et il souligne le caractère absurde d’un règlement qui donne au coureur le droit de se ravitailler dans deux zones, seulement, alors que « sa principale préoccupation a été de se s’alimenter régulièrement du premier au dernier hectomètre ».
Guillaume Prébois pose des questions essentielles ; il faut que la réalisation du tracé du Tour, participe au travail de prévention demandé pour un cyclisme propre, il est donc nécessaire qu’elle s’effectue dans la transparence et que les responsables d’ASO prennent l’avis, non seulement de représentants des coureurs et responsables d’équipes, mais d’un Conseil comprenant des femmes et des hommes faisant autorité, chacun dans leur domaine.
Le temps du secret a vécu, place à la transparence, condition indispensable à la naissance d’un nouveau cyclisme, dans lequel il n’y aura plus place pour la suspicion.
Et quand les spectateurs, même s’il n’en demeure qu’une poignée, se remettront à applaudir sans retenue les coureurs, ces derniers auront à nouveau gagné le plus beau des trophées : l’estime et la confiance du public ; ce jour-là, la course cycliste aura retrouvé son âme.
Jean Collin – Vice-président - Association Des Vélos et des Hommes.
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